Exploitation en interdisciplinarité de l’oeuvre de Monet, à Giverny
Marie-Rose FAURE DEFPAR/Institut
de France
Professeur au Lycée
Dumézil - Vernon
II. Une société
bourgeoise en proie aux contradictions politiques
et ouverte sur l’extérieur
A. Un art de vivre au jardin clos
Monet s’installe en 1883 à Giverny. Il est veuf de Camille, a deux enfants. Il épousera Madame Hoschedé, laquelle a cinq enfants. Comptez la cuisinière, les jardiniers, etc... La maison rose vit en autarcie. C’est la lecture du Combray de Proust qui nous apprend combien le quotidien est lié au cycle liturgique. Françoise s’active le jour de Pâques, tue le poulet et le sert "en chape d’or" tant sa peau est dorée, et le jus dans un "calice".
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Il y a aussi les habitudes de chacun en réponse aux variations climatiques. L’amour de la grand-mère, après la pluie, pour faire son tour de jardin pourrait très bien s’exprimer ici. Si vrai que les romanciers ont donné pour cadre ces lieux fascinants. Non seulement Proust mais Aragon dont Aurélien et Bérénice se retrouvent chez ce vieillard amoureux de fleurs bleues. |
De là l’importance des signes :
ceux du quotidien, tels les iris qui évoquent l’amour partagé avec Truffaut ou bien cette extraordinaire cuisine normande aux gestes virtuellement présents. Ou bien encore ce poulailler de poules brunes proche du verger, du cognassier, rappelant combien on se nourrit sur la propriété en ce temps-là,
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ceux caractéristiques du maître. Les vases bleus, fétiches posés au pied du perron peints dans le tableau Le jardin de Monet à Vétheuil (1881) par exemple, ou bien ces dindons blancs rappel de la polémique selon laquelle le blanc n’existe pas dans la nature. A rapprocher du "Déjeuner sur l’herbe" où le repas s’étale sur la nappe imprégnée de l’ombre des arbres et de la transparence du pré. A rapprocher aussi de la description de Zola pour l’exposition de blanc dans son livre "Au bonheur des dames",
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| ceux de l’essence de l’oeuvre d’art. C’est le cas des nymphéas qui résument et le jardin d’eau et les tableaux au même titre que le pont avec ses deux glycines. | ![]() |
Régulièrement, on voit à Giverny cet étrange pèlerinage où peintres, télévision, photographes de mode ou amateurs éclairés viennent ici retrouver soit l’inspiration du maître, sentir vivre en soi l’élan de Monet, soit continuer à tirer de ces lieux une source d’inspiration.
La division politique au sein d’un même groupe ou d’un même salon se devine par l’étude des conditions antérieures.
1872. Chez Nadar, a lieu l’exposition de "la Société anonyme des peintres, sculpteurs et graveurs". Pissarro, anarchiste, le premier s’oppose à continuer à nommer le salon, celui des Refusés, en réaction à celui des Officiels. Manet est absent. Le Charivari publie un article de Louis Leroy, tourne en ridicule "Impression, soleil levant". L’impressionnisme est né.
Pissarro et Mary Cassatt sont exclus de la Société des graveurs français et exposent ensemble à la galerie Durand-Ruel. Il n’existe donc pas une unanimité d’opinions dans le groupe des artistes et des écrivains.
On lira à ce sujet les pages de Proust dans Sodome et Gomorrhe où les hommes se divisent sur l’affaire Dreyfus tandis que les femmes demandent à l’Abbé Poiré de "dire des messes à l’intention de Dreyfus, de sa malheureuse femme et de ses enfants" (p. 107). On se souvient alors que Degas, Renoir, Cézanne sont antidreyfusards, que Monet et Pissarro sont dreyfusards.
Dreyfus est donc accusé en 1894 d’avoir vendu des secrets aux Allemands. Le "J’accuse" de Zola, publié dans L’Aurore, journal de Clemenceau, relance la polémique en janvier 1898. L’écrivain sera condamné, par plusieurs jugements et doit prendre le chemin de l’exil, à Londres.
Les contradictions et les luttes politiques divisent la bourgeoisie. Mais son mode de vie est lui-même contradictoire. Zola est rejoint à Londres par Jeanne Rozerot et leurs deux enfants. Madame Alexandrine Zola n’y restera qu’un mois.
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Or de ces choses, on discute à Giverny dans l’allée aux capucines réservée, après le repas, à la promenade digestive. Giverny est à l’opposé d’un ermitage. Les bruits du monde lui parviennent par les acteurs eux-mêmes des événements de l’époque. |
C. Les expositions internationales
On parle souvent des expositions universelles. La première a lieu à Londres en 1862 et Whistler s’enthousiasme pour les estampes japonaises. Zola visite celle de 1900, qui s’étend à Paris sur cent-douze hectares. On la parcourt par une plate-forme mobile à deux vitesses et par un train électrique. On s’émerveille de la silhouette de la Tour Eiffel, la nuit, soulignée par une guirlande de lampes.
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Mais
on oublie combien l’art permet l’innovation d’expositions internationales.
En 1883, Durand-Ruel présente trois toiles de Monet à Boston.
Il entame une série d’expositions internationales, auxquelles répond
celle de Petit à Paris. Quelques repères, non exhaustifs
pour saisir combien Monet est attaché à présenter
son oeuvre à l’étranger.
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| 1882 | Galerie Gurlitt, à Berlin, 3 oeuvres de Monet. |
| 1883 | septembre. Boston, par l’intermédiaire de Durand-Ruel, 3 oeuvres. |
| 1885 | mai. Paris, exposition internationale, Petit. 10 toiles. |
| 1886 | février. Bruxelles, 10 toiles. |
| avril. American Art Gallery, New-York, 40 oeuvres. | |
| juin. Paris, exposition internationale, Petit. 12 oeuvres | |
| 1892 | mars. Boston, au Botolph Club, 23 oeuvres. |
| C’est la période des meules, des peupliers, des cathédrales. | |
| 1895 | janvier. New-York, chez Durand-Ruel, 40 oeuvres. |
| février. Boston, 27 oeuvres. | |
| 1897 | avril. Venise, 2 oeuvres. |
| mai. Dresde, 3 oeuvres. | |
| 1899 | janvier. Saint-Pétersbourg, 12 toiles. |
| 1902 | New-York, 38 oeuvres, dont des Londres. |
| 1904 | septembre. Berlin, Galerie Cassirer. |
| 1905 | Londres. Durand-Ruel expose 55 Monet. |
| Boston. 95 toiles. | |
| Toledo (Ohio). 13 oeuvres. | |
| 1907 | New-York. |
| 1910 | Chicago. |
| 1911 | New-York. |
| 1912 | Boston (jusqu’en 1923, une exposition par an). |
L’exposition de Boston et de Londres de 1999, intitulée Monet au XX° siècle, montre alors un aspect de l’oeuvre que nous ignorons en Europe. Là où nous avons le culte de l’impressionnisme, les anglophones recherchent les racines de la modernité. S’opposent alors deux écoles. La française qui, dans la lignée de Cézanne, Matisse ou Marcel Duchamp ne voit dans l’art de Monet, durant sa production à Giverny que naturalisme et absence de forme. On critique son vieillissement et ses yeux de malade. Et l’école américaine, à la même époque, qui voit en lui "un pulvérisateur de formes". Les oeuvres les plus importantes sont alors celles de la fin de sa carrière, notamment les plus abstraites de ses nymphéas. En réalité, il s’agit d’une relecture du passé à partir de l’oeuvre des modernes, tels que Jackson Pollock. Monet n’est plus alors un impressionniste mais l’artiste qui exploite une impression visuelle pour donner une vision abstraite.
C’est donc l’ouverture vers l’extérieur des frontières de France qui engage une pluralité de lectures de l’oeuvre d’art. Cette polémique perdure. Elle manifeste combien ce monde clos de Giverny était un lieu de circulation d’idées, d’échanges commerciaux, d’innovations. Elle montre aussi qu’une oeuvre d’art n’appartient ni à son créateur ni à la génération qui l’a vu naître.
Bibliographie
| Plan de l'étude |